Vers la pétro-apocalypse,
par Yves Cochet
LE
MONDE | 31.03.04 | 14h49
Dans quelques années, la production mondiale
de pétrole conventionnel
déclinera tandis
que la demande mondiale ne cesse de croître. Le choc
résultant de
cette famine pétrolière structurelle est inévitable, tant sont
importantes la
dépendance de nos économies au pétrole bon marché et
l'impossibilité concomitante de les en sevrer rapidement.
Nous pouvons seulement espérer amortir ce
choc, à condition que cette
perspective proche
devienne dès aujourd'hui le repère unique d'une
mobilisation
générale de nos sociétés, imposant des conséquences drastiques
dans tous les
secteurs sous peine de chaos. Cette anticipation est fondée
sur la méthode du
géologue américain King Hubbert, qui avait prédit en 1956
le pic de la
production pétrolière domestique aux Etats-Unis pour 1970. Ce
qui fut
exactement observé.
La transposition de la méthode d'Hubbert à
d'autres pays a donné des
résultats prédictifs
similaires : aujourd'hui, tous les champs pétrolifères
géants - les
seuls qui comptent - voient leur production décroître, sauf
dans le
"triangle noir" Irak-Iran-Arabie saoudite.
Le pic d'Hubbert de ce Moyen-Orient pétrolier
devrait être atteint autour
de 2010, selon
la reprise plus ou moins tardive de la pleine production
irakienne et
selon le taux de croissance de la demande chinoise.
Les secteurs les plus touchés par la hausse
continue des cours du pétrole
brut seront
d'abord l'aviation et l'agriculture productiviste, dont les prix
du kérosène pour
l'une et ceux des fertilisants azotés ainsi que du gazole
pour l'autre
sont assez directement liés au prix du brut.
Ceci sans la souplesse politique
stabilisatrice permettant, pour un temps
et dans d'autres
secteurs, de baisser les taxes sur le pétrole lorsque les
prix montent.
Puis, les transports terrestres, le tourisme, la pétrochimie
et l'industrie
automobile subiront les effets dépressifs de la diminution de
la quantité de
pétrole (déplétion). Jusqu'à quel point cette situation
conduira-t-elle
à une récession générale ? Nul ne le sait, mais
l'aveuglement
des politiques et le panurgisme panique coutumier des marchés
peuvent nous
laisser craindre le pire.
Cette prophétie certaine est universellement
ignorée, déniée ou
sous-estimée.
Rares sont ceux qui mesurent exactement l'imminence et
l'ampleur de son
avènement. Michael Meacher, ancien ministre de
l'environnement
du Royaume-Uni (1997-2003), écrivait récemment dans le
Financial
Timequ'à défaut d'une prise de conscience générale et de décisions
planétaires
immédiates de changements radicaux en matière d'énergie, "la
civilisation
affrontera le plus aigu et sans doute le plus violent
bouleversement
de l'histoire récente".
Si nous voulons néanmoins maintenir un peu
d'humanité à la vie sur Terre
dans les années
2010, nous devons, comme le suggère le géologue Colin
Campbell,
appeler les Nations unies à convenir aujourd'hui d'un accord fondé
sur les
objectifs de garantie, pour les pays pauvres, d'importer encore un
peu de pétrole ;
d'interdiction de tirer profit de la pénurie pétrolière ;
d'incitation aux
économies d'énergie ; de stimulation des énergies
renouvelables.
Pour atteindre ces objectifs, l'accord universel devra mettre
en oeuvre les
mesures suivantes : chaque Etat réglementera les importations
et les
exportations de pétrole ; aucun pays exportateur de pétrole ne
produira plus de
pétrole que ne lui permet son taux de déplétion annuel
scientifiquement
calculé ; chaque Etat réduira ses importations de pétrole à
un taux de
déplétion mondial convenu.
Cette priorité nécessaire accordée à
l'économétrie physique disconviendra
aux économistes et
aux politiques, notamment américains. Les gouvernements
successifs des
Etats-Unis n'ont jamais accepté la remise en cause du mode de
vie américain.
Depuis le premier choc pétrolier de 1973-1974, toutes les
interventions
militaires américaines peuvent être analysées à la lumière de
la crainte du
manque de pétrole bon marché. Ce fut d'ailleurs le pic de la
production
pétrolière américaine en 1970 qui permit à l'OPEP de prendre la
main et de
susciter ce premier choc, en même temps que la guerre de Kippour.
Les Etats
occidentaux tentèrent alors de reprendre le contrôle et de
conjurer le
spectre de la pénurie, moins par la sobriété énergétique que par
l'activation des
champs pétroliers de l'Alaska et de la mer du Nord.
Derechef, en
1979, la révolution iranienne et le second choc pétrolier
permirent à
l'OPEP de reconquérir la prééminence tandis que les économies
occidentales
payèrent cher !
Leur pétrovoracité par la récession des
années suivantes.
Au début des années 1980, la reconquête
américaine sur les cours et les
flux de pétrole
passa par le financement et l'armement de Saddam Hussein
pour guerroyer en
Iran, et par la complicité acquise du roi Fahd en Arabie
saoudite pour
augmenter les exportations de brut vers l'Occident. Cela
permit le
contre-choc pétrolier de 1986, regain de la croyance occidentale
en l'abondance
pétrolière illimitée, continuation de l'avidité énergétique
jusqu'aux
guerres d'Irak (1991, 2003) quels qu'en soient les morts (100 000
? 300 000 ?),
quels qu'en soient les coûts (100 milliards de dollars ? 300
milliards ?),
quels qu'en soient les moyens (budget annuel du département de
la défense : 400
milliards de dollars).
Pendant les mêmes quinze dernières années, les
multiples conflits des
Balkans trouvent
leur source et leur résolution dans la volonté américaine
d'écarter la
Russie des routes de transport du pétrole de la mer Noire et de
la Caspienne
vers les ports de l'Adriatique via la Bulgarie, la Macédoine et
l'Albanie. La
géopolitique du pétrole autorise tous les pactes avec les
diables
islamistes, de l'Asie centrale jusqu'en Bosnie, toutes les
connivences
cyniques avec les terroristes, jusqu'au récent voyage de Tony
Blair en Libye
pour permettre à Shell de remonter le volume de ses réserves
au prix de
quelques centaines de millions de dollars. L'actuel projet
américain de
Grand Moyen-Orient, habillé de considérations humanitaires et
démocratiques,
n'est rien d'autre que la tentative de poser définitivement
la main sur tous
les robinets pétroliers de la région.
Plus de trente ans de souci pétrolier n'ont
pas dessillé les yeux des
dirigeants
américains et européens sur la crise énergétique qui se profile à
court terme.
Malgré ce que disaient René Dumont et les écologistes dès la
campagne
présidentielle de 1974, les gouvernements des pays industrialisés
ont continué et
continuent à croire au pétrole bon marché quasi
inépuisable - au
détriment du climat et de la santé humaine, détraqués par
les émissions de
gaz à effet de serre - plutôt que d'organiser la
décarbonisation
de leurs économies.
Cependant, le choc pétrolier qui s'annonce
avant la fin de la décennie ne
ressemble pas
aux précédents. Cette fois-ci, la partie n'est plus
géopolitique,
elle est géologique. En 1973 et 1979, la pénurie était
d'origine
politique, décidée par l'OPEP. Puis il y eut restauration de
l'offre.
Aujourd'hui, ce sont les puits eux-mêmes qui déclinent. Même si les
Etats-Unis
parvenaient à imposer leur hégémonie sur tous les champs
pétroliers du
monde (hors Russie), leur armée et leur technologie ne
pourront rien
contre la déplétion prochaine du pétrole conventionnel. Il
nous reste de
toute façon trop peu de temps pour remplacer un fluide aussi
bon marché à
produire, aussi énergétique, aussi facile d'emploi, de stockage
et de transport,
aux utilisations aussi multiples (domestique, industrielle,
carburant,
matière première...) et réinvestir en moins de dix ans 100 000
milliards de
dollars dans une autre source d'abondance qui n'existe pas.
Le gaz naturel ? Il n'a pas les qualités
susdites du pétrole et atteindra
son pic de
production mondiale dix ans après celui-ci, vers 2020. La seule
voie viable est
la sobriété pétrolière immédiate organisée par un accord
international
tel qu'esquissé ci-dessus, autorisant un prompt sevrage de
notre addiction à
l'or noir.
Sans attendre ce délicat accord international,
nos nouveaux élus régionaux
et nos prochains
élus européens devraient s'attacher en toute priorité à
réaliser
localement les objectifs de ce projet en organisant sur leurs
territoires la
décroissance pétrolière. A défaut, le rationnement viendra du
marché par
l'escalade prochaine des prix du pétrole, puis, par propagation
de l'inflation,
le choc atteindra tous les secteurs. A bientôt 100 dollars
le baril, ce ne
sera pas un simple choc pétrolier, ce sera la fin du monde
tel que nous le
connaissons.
Yves
Cochet est député (Vert) de Paris, ancien ministre de l'aménagement
du territoire et de l'environnement.
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 01.04.04